Annie Le Brun

  • Ce qui n'a pas de prix

    Annie Le Brun

    • Stock
    • 16 Mai 2018

    C'est la guerre, une guerre qui se déroule sur tous les fronts et qui s'intensifie depuis qu'elle est désormais menée contre tout ce dont il paraissait impossible d'extraire de la valeur. S'ensuit un nouvel enlaidissement du monde. Car, avant même le rêve ou la passion, le premier ennemi aura été la beauté vive, celle dont chacun a connu les pouvoirs d'éblouissement et qui, pas plus que l'éclair, ne se laisse assujettir.
    Y aura considérablement aidé la collusion de la finance et d'un certain art contemporain, à l'origine d'une entreprise de neutralisation visant à installer une domination sans réplique. Et comme, dans le même temps, la marchandisation de tout recours à une esthétisation généralisée pour camoufler le fonctionnement catastrophique d'un monde allant à sa perte, il est évident que beauté et laideur constituent un enjeu politique.
    Jusqu'à quand consentirons-nous à ne pas voir combien la violence de l'argent travaille à liquider notre nuit sensible, pour nous faire oublier l'essentiel, la quête éperdue de ce qui n'a pas de prix ?

  • « Je devais avoir 6-7 ans, quand on me rapporta d'Angleterre La Belle au bois dormant en pop up. Ouvrant ce livre, je vis soudain éclore un monde entre mes deux mains. Un monde léger, profond, un monde bleu profond. Je ne désirai qu'y pénétrer. Je n'en suis jamais vraiment revenue.
    Depuis lors, j'ai gardé la certitude que la pensée a au moins trois dimensions, déployant cet espace, où les mots et les images n'en finissent jamais de se rencontrer. Avec le recul, je me suis rendu compte que je n'ai jamais rien cherché d'autre que cet espace intermédiaire, où vient prendre forme tout ce qui nous importe.
    Espace ni subjectif, espace ni objectif, espace inobjectif. Notre chance est qu'il revient à certains artistes de jouer leur vie à ce jeu et de nous révéler alors le lointain qui nous habite.
    J'en aurais guetté toutes les approches, singulières ou plurielles. Ce recueil est le carrefour de leurs étranges mouvances. Il y va du déploiement de toute pensée, trouvant sa forme dans l'espace qu'elle fait soudain vivre. Rien n'est aujourd'hui plus menacé que cet espace paradoxal.
    Jusqu'à quand les contes nous seront-ils garants, comme La Belle au bois dormant l'aura été pour moi, que le grand maître de jeu continue d'être le désir en quête de lui-même ? » A. L. B.

  • «Il est des livres qu'on préfèrerait ne pas écrire. Mais la misère de ce temps est telle que je me sens obligée de ne pas continuer à me taire, surtout quand on cherche trop à nous convaincre de l'absence de toute révolte.
    Avec le naturel des saisons qui reviennent, chaque matin des enfants se glissent entre leurs rêves. La réalité qui les attend, ils savent encore la replier comme un mouchoir. Rien ne leur est moins lointain que le ciel dans les flaques d'eau. Alors, pourquoi n'y aurait-il plus d'adolescents assez sauvages pour refuser d'instinct le sinistre avenir qu'on leur prépare ? Pourquoi n'y aurait-il plus de jeunes gens assez passionnés pour déserter les perspectives balisées qu'on veut leur faire prendre pour la vie ? Pourquoi n'y aurait-il plus d'être assez déterminés pour s'opposer par tous les moyens au système de crétinisation dans lequel l'époque puise sa force consensuelle ? Autant de questions qui me sont une raison de ne pas garder le silence.» Annie Le Brun.

  • Qu'on l'accepte ou non, qu'on le prenne comme on voudra, Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814) est le plus grand écrivain français.
    Son aventure littéraire est unique et constamment paradoxale : rayé du monde en 1800, bien que mort en 1814, tout le XIXe siècle le lira et sera occupé de son oeuvre, mais il n'en paraîtra pour ainsi dire rien. De 1900 à 1945, pendant que le nom de Sade revient de plus en plus souvent dans le commerce des lettres françaises, ses livres disparaissent à peu près complètement de la circulation. En 1947, on commence à le réimprimer ; on le lira un peu plus - pas tellement, mais surtout l'exégèse sadiste envahira les imprimeries du monde occidental dans une marée de mots sans précédent, sous laquelle l'écrivain, le romancier, le poète exceptionnel disparaîtra bientôt.
    Que reste-t-il de ces deux siècles de cache-cache ? De ces quarante ans d'incontinence intellectuelle ? Les plus grands, Bataille, Blanchot, Klossowski, peuvent-ils émerger indemnes de l'examen critique qui s'impose de tant de discours ? Et Sade, où est-il ? Qu'avait-il dit, qu'avait-il écrit, au juste ?
    Magistrale et neuve introduction à une publication générale de Sade qui va peut-être enfin permettre de faire le point, la réflexion de l'auteur vient dégager Sade de tous ses mots entassés sur ses textes. Annie Le Brun le découvre véritablement, et le donne pour la première fois à voir, à lire dans sa lumière propre, tel qu'en lui-même enfin...
    Jean-Jacques Pauvert

  • Appel d'air

    Annie Le Brun

    "Voilà longtemps que rien n'est venu s'opposer véritablement à l'ordre des choses.
    Même, presque tous ceux qui prétendaient mener une critique sociale ne se sont nullement rendu compte de l'anachronisme de leurs armes. C'est pourquoi il n'est peut- être pas tout à fait inutile de revenir à cet appel d'air, à travers lequel, cherchant à ce que le vent se lève, j'avais misé moins sur la poésie proprement dite que sur l'insurrection lyrique qui en est à l'origine et réussit parfois à embraser tout le paysage.

    Ce qui n'est pas sans danger. S'il est alors possible de voir s'illuminer des pans de réalité insoupçonnée, il n'est pas d'édifice théorique qui n'en soit implicitement menacé, chacun ne tenant dans cette lumière que par l'intensité de ce que ses fenêtres laissent voir ou non. Tel est aujourd'hui le risque à courir pour que le regard commence à porter au loin."

  • « Jarry, Sade, Meckert, Gabritschevsky, Roussel, Louÿs, Fourier..., il serait difficile de trouver des personnages dont les préoccupations pourraient être plus en "écart absolu" avec l'esprit de l'époque.
    C'est peut-être pourtant grâce à eux qu'il est encore possible de respirer, malgré tout. Toujours est-il qu'au cours des dix dernières années, ce sont eux que j'ai eu besoin de fréquenter. Comme si pour survivre dans un temps de misère, il fallait se tourner vers ce qui s'en éloigne le plus.
    Aujourd'hui, le naufrage est tel que le moment est venu de briser le secret : c'est sur l'éperdu que je n'aurai cessé de miser. » Annie Le Brun.

  • Le présent volume rassemble une trentaine de textes très divers d'Annie Le Brun.
    Constitué d'une vingtaine de chroniques libres parues dans la Quinzaine littéraire entre 2001 et 2007 et d'une dizaine d'autres écrits (préfaces, contributions à des colloques et des catalogues d'exposition, etc.), Ailleurs et autrement balaie un spectre très large. Des observations sur la langue des médias (« Langue de stretch ») côtoient des réflexions sur l'alimentation (« Gastronomie : qui mange qui ? »), une tentative de réhabiliter des auteurs oubliés tels Éric Jourdan ou François-Paul Alibert (« De la noblesse d'amour ») alterne avec des attaques contre le « réalisme sexuel » et l'appauvrissement de nos horizons littéraires et culturels.
    Des expositions vues et des livres lus, souvent des rééditions d'oeuvres rares, alimentent une pensée en perpétuel mouvement qui s'intéresse autant à des figures comme José Bové (« La splendide nécessité du sabotage »), à la déforestation en Amazonie, la lingerie de Chantal Thomass ou encore les céréales transgéniques. Annie Le Brun puise le plus souvent ses références dans le surréalisme ou encore dans l'oeuvre d'Alfred Jarry pour mieux se moquer du ridicule de notre temps et s'insurger contre les insuffisances de notre société, et elle le fait avec un esprit critique aiguisé qui ne manque jamais d'humour.
    Son envie d'en découdre avec les modes intellectuelles de notre époque s'exprime avec panache, et ce petit volume devrait par conséquent ravir tous ses lecteurs.

  • Victor Hugo comme à son activité graphique indissociable du noir de l'encre. Mais sans doute n'a-t-on pas mesuré quelle puissance génératrice a chez lui l'obscur qui semble être l'équivalent d'une matière noire, tout aussi déterminante dans son oeuvre littéraire que dans son oeuvre graphique. Jusqu'à lester l'une et l'autre d'une gravité inédite qui les travaille pareillement de l'intérieur.
    S'ensuivent ce que j'appelle les arcs-en-ciel du noir irradiant pour mieux la déployer une inimaginable palette de thèmes et de points de vue qui paradoxalement apparaissent à cette nouvelle lumière venue des profondeurs pour redessiner le paysage poétique, dramatique, social, politique., c'est-à-dire l'horizon tout entier.
    Si cette exposition a pour objet de faire apparaître quelle interaction décisive s'opère chez Hugo entre ce qui s'écrit et ce qui se dessine, elle se propose aussi de montrer de quelle façon celui-ci revient continuellement à cet élément noir comme à autant de répliques souterraines de l'arc-en-ciel pour y puiser sa force de transfiguration à l'origine d'une « énormité poétique » qui n'a pas fini de nous sidérer.

  • Ombre pour ombre

    Annie Le Brun

    Est-ce le fil du langage qui retient le cerf-volant de ce que nous sommes ou est-ce l'envol du cerf-volant qui donne au fil sa tension particulière ? Reste que quelque chose tient et emporte jusqu'à faire apparaître une forme qui n'est pas plus de l'autre que de moi.
    Mais sûrement en deçà de ce qui s'expose. Ombre pour ombre. A. L. B.

  • "Sade n'est pas plus un philosophe de la nature qu'un philosophe de la négation, comme on continue de le prétendre. De toute manière, il n'est sûrement pas un philosophe, parce que fondamentalement sa démarche n'a rien de conceptuel. Reste que s'il reconnaît la nature comme certains de ses contemporains philosophes, c'est sans doute pour la nier. Mais s'il la nie, c'est autant pour la délier que pour la doubler, à tous les sens du terme. Et s'il la double, c'est sûrement moins afin de tout nier qu'afin d'ouvrir un espace inconcevable avant lui, à peine concevable après lui, un espace mental débarrassé non seulement de l'idée de Dieu mais aussi de ce qui toujours revient nourrir la religiosité sous toutes ses formes, pour occulter l'infini qui nous hante. Espace d'une béance première, de laquelle tout peut surgir mais que rien ne peut colmater ni réduire. Et surtout pas concept ou logique, celle-ci serait-elle oblique, transversale ou perverse. J'ai déjà dit combien il fallait être redevable à Sade, non pas de nous donner des idées mais de nous en enlever, de nous défaire de tout ce qui sert à nous tromper sur ce que nous sommes. " Voilà ce qui ressort des quatre conférences rassemblées ici et consacrées à Sade, Bataille et Juliette.

  • "Mais que dire des néoféministes qui auront appris à gravir les échelons du pouvoir au gré de leurs liftings ? Que dire de leur constant effort pour dépassionner la vie ? Sinon que tout se tient et que leur "pragmatisme" est le nouveau maquillage dont se pare la servitude volontaire. Mais aussi qu'il est grand temps de regarder ailleurs et autrement, et surtout qu'il est encore et toujours temps de déserter". Annie Le Brun.

  • «Le propos de cet ouvrage est de montrer comment, avant d'avoir une importance majeure dans la pensée du XXe siècle, l'oeuvre du Marquis de Sade a induit une part de la sensibilité du XIXee siècle, quand bien même le personnage et ses idées y auront été tenus pour maudits.
    Car, si Baudelaire, Flaubert, Huysmans, Swinburne, Mirbeau. sans parler d'Apollinaire, s'y sont référés à titres divers, tout porte à croire que la force de cette pensée est aussi d'avoir rencontré, révélé, voire provoqué, ce qui agite alors en profondeur l'expression plastique, concernant autant l'inscription du désir que son pouvoir de métamorphose.
    C'est l'image du corps en train d'être bouleversée de l'intérieur, annonçant une révolution de la représentation. Que ce soit évident chez Delacroix, Moreau, Böcklin., ce qui est en jeu n'est pas sans inquiéter aussi Ingres, Degas ou Cézanne et bien sûr Picasso. Et cela tandis que Félicien Rops, Odilon Redon, Alfred Kubin se rapprochent d'une expression restée jusqu'alors marginale (curiosa ou folie), avant que le surréalisme, se réclamant de Sade, ne reconnaisse le désir comme grand inventeur de forme.
    À retrouver ce cheminement, il sera possible de mesurer combien à dire ce qu'on ne veut pas voir, Sade aura incité à montrer ce qu'on ne peut pas dire. Ou comment le XIXee siècle s'est fait le conducteur d'une pensée qui, incitant à découvrir l'imaginaire du corps, va amener à la première conscience physique de l'infini.» Annie Le Brun.

  • « À la fin de xviiie siècle, Chateaubriand aurait constaté : «Les forêts précèdent les hommes, les déserts les suivent.» Ce qui pouvait alors passer pour une vue pessimiste sur l'histoire occidentale est devenu réalité qui vaut désormais pour la planète entière.
    De son côté, évoquant en 1943 la folie meurtrière du pouvoir, Radovan Ivsic imaginait un personnage, le Roi Gordogane, qui, après avoir tué tout le monde, allait dans la forêt pour anéantir, arbre après arbre, ce qui vivait encore.
    Vision prémonitoire de ce à quoi nous assistons aujourd'hui. D'emblée, Radovan Ivsic a su que tout se jouait et allait se jouer dans et autour de la forêt, là où il s'agit moins de retrouver une forêt mythique que de faire vivre, en nous et au dehors de nous, une forêt devenue le théâtre du monde, en ce que tous les enjeux existentiels - politiques, érotiques, poétiques. - s'y rejoignent. »

  • En précipitant l'homme en dehors de ses mesures et de ses représentations du monde jusqu'à le réduire à n'être que l'élément insignifiant d'un phénomène dont les lois lui échappent, la notion de catastrophe implique alors un renversement du rapport de l'humain à l'inhumain. Du coup elle devient une inestimable manière de mesurer la démesure qui nous fonde. Mais aussi de nous souvenir de notre étrangeté à nous-mêmes.

  • Qu'on l'accepte ou non, qu'on le prenne comme on voudra, Donatien Aldonze François de Sade (1740-1814) est le plus grand écrivain français.

    Son aventure littéraire est unique et constamment paradoxale: rayé du monde en 1800, bien que mort en 1814, tout le XIXe siècle le lira et sera occupé de son oeuvre, mais il n'en paraîtra pour ainsi dire rien. De 1900 à 1945, pendant que le nom de Sade revient de plus en plus souvent dans le commerce des lettres françaises, ses livres disparaissent à peu près complètement de la circulation. En 1947 on commence à le réimprimer; on le lira un peu plus _ pas tellement, mais surtout l'exégèse sadiste envahira les imprimeries du monde occidental dans une marée de mots sans précédent, sous laquelle l'écrivain, le romancier, le poète exceptionnel disparaîtra bientôt.

    Que reste-t-il de ces deux siècles de cache-cacheoe De ces quarante ans d'incontinence intellectuelleoe Les plus grands, Bataille, Blanchot, Klossowski, peuvent-ils émerger indemnes de l'examen critique qui s'impose de tant de discoursoe Et Sade, où est-iloe Qu'avait-il dit, qu'avait-il écrit, au justeoe Magistrale et neuve introduction à une publication générale de Sade qui va peut-être enfin permettre de faire le point, la réflexion d'Annie Le Brun, comme un puissant rayon laser, vient à point nommé dégager Sade de tous ces mots entassés sur ses textes. Annie Le Brun le découvre véritablement, et le donne pour la première fois à voir, à lire dans sa lumière propre, tel qu'on lui-même enfin...
    J.J.P.

  • " "Si rien avait une forme, ce serait cela". Découvrant cette phrase par laquelle Victor Hugo rapporte ce que lui révélait le télescope d'Arago, un soir de l'été 1834, j'y reconnus tout de suite l'objet de mes préoccupations. Je n'en savais pas plus sinon mon impatience à voir surgir de la nuit de cc temps ce qui n'était pas encore. Là aussi l'exactitude de Victor Hugo était impressionnante : "Confusion dans le détail. diffusion dans l'ensemble; c'était toute la quantité de contour et de relief qui peut s'ébaucher dans de la nuit. L'effet de profondeur et de perte du réel était terrible. Et cependant le réel était là". Victor Hugo observait-il ici une des montagnes de la Lune, le "Promontoire du songe", qu'il nous ramenait au plus loin de tout système, c'est-à-dire au plus près de ce qui nous importe, très précisément là ou se fomentent les rêves dont nous sommes faits. Quant à la méthode pour s'en approcher, il la fallait indissociable d'un objet qui n'existe qu'à se déplacer d'une interrogation formulée dans un domaine à sa réponse trouvée dans un tout autre domaine, peut-être même des siècles après. Sur ce point encore, je décidai de m'en tenir à la recommandation de. Victor Hugo : "Allez au-delà, extravaguez". Je n'ai prétendu à rien d'autre ".

  • Voici rassemblés deux ouvrages majeurs qui aident à redéfinir ce qu'est la littérature.
    Dans Les châteaux de la subversion, Annie Le Brun explore les paysages imaginaires du roman noir de la fin du dix-huitième siècle et dévoile ce qui s'est mis en place à travers leur inquiétante dramaturgie. Sans doute n'aimons-nous que les énigmes. « Faut-il donc que les formes, les lieux, les êtres qui nous retiennent le plus, soient ceux qui livrent le moins leur secret et masquent le mieux le cours de notre vie ? Comme si chaque séduction se déployait en écran où reviendraient toujours se jouer, en se jouant de nous, nos rares raisons d'exister. » De fait, le roman noir, cette aberrante muraille d'ombre barrant le paysage des Lumières, pose encore des questions que notre époque ne veut pas ou ne sait pas poser. Échappant au temps qui les a vus naître, ces livres, inactuels comme la nuit d'où ils viennent, n'ont cessé de dériver au-devant de l'avenir.
    Ainsi est-ce de leur décor, dont le romantisme va émerger, que Sade prend possession, tout en s'en distinguant absolument. Car, contrairement à ce que la plupart ont pensé, ce n'est pas une philosophie, ni un discours et encore moins une écriture que le marquis a inventés, mais un nouvel espace mental. Véritable « bloc d'abîme » qui, échappant toujours aux commentaires et interprétations qui se succèdent depuis son apparition, garde intacte sa violence poétique originaire, pour n'en pas finir de menacer les édifices de la raison raisonnante jusque dans leur fondement. En le révélant dans sa lumière propre, Annie Le Brun nous le découvre, tel qu'en lui-même enfin...

  • Ce qui n'a pas de prix - beaute, laideur et politique Nouv.

    C'est la guerre. Une guerre qui se déroule sur tous les fronts et qui s'intensifie depuis qu'elle est désormais menée contre tout ce dont il paraissait impossible d'extraire de la valeur. S'ensuit un nouvel enlaidissement du monde. Car, avant même le rêve ou la passion, le premier ennemi aura été la beauté vive, celle dont chacun a connu les pouvoirs d'éblouissement et qui, pas plus que l'éclair, ne se laisse assujettir.Y aura considérablement aidé la collusion de la finance et d'un certain art contemporain, à l'origine d'une entreprise de neutralisation visant à installer une domination sans réplique. Car beauté et laideur constituent des enjeux politiques.Dans sa quête éperdue de Ce qui n'a pas de prix, Annie Le Brun se livre à une impitoyable critique des mécanismes par lesquels la violence de l'argent travaille à asservir notre vie sensible. Annie Le Brun est poète et essayiste. Elle a participé aux dernières années du mouvement surréaliste français et a publié de nombreux ouvrages sur l'art, dont Un espace inobjectif (Gallimard, 2019) et, en collaboration avec Juri Armanda, Ceci tuera cela (Stock, 2021).

  • Depuis quarante ans l'oeuvre de Raymond Roussel, " dressée comme une muraille à pic, lisse et n'offrant nulle prise aux mains " (Pierre Schneider), subissait les tentatives réductrices de tous ceux, de Foucault aux oulipiens, qui s'avéraient incapables de l'aborder dans sa vraie dimension. " Enigme ", " cryptographie ", recours constant au " procédé ", tout était bon pour ramener Locus Solus ou L'Etoile au front au rayon des jeux de langage, charades et rébus. On évacuait Eluard, Desnos, Apollinaire, Duchamp, Vitrac ou Breton, plaçant naguère au plus haut, face à Lautréamont ou Rimbaud, " le plus grand magnétiseur des temps modernes " (André Breton). Michel Leiris affirmera: " On n'a jamais touché d'aussi près les influences mystérieuses qui régissent la vie des hommes ".

    Dans la droite ligne de ces intuitions géniales, inspirée par l'immense découverte en 1989 du " fonds Roussel " comme par une relecture profonde de l'oeuvre connue, Annie Le Brun, dans une étape nouvelle et décisive, découvre l'essentiel: Roussel est non seulement un des plus grands poètes, mais créant une poésie qui ne ressemble à aucune autre, il remet en cause la poésie même, et toute écriture. " Contraint d'inventer complètement ", s'aventurant vingt mille lieues sous les mots, là où personne n'est jamais allé, il révèle, bien au-delà des habituels enjeux de la production littéraire, l'envers du langage, dans une opiniâtre " épopée de l'impression ", quitte " à perdre dans l'aventure ce que les hommes appellent nature, sentiment, humanité et beauté ".

    Nous forçant à voir en face ce qu'on voudrait tant nous cacher, le Roussel d'Annie Le Brun, non moins énigmatique mais à la fois plus haut et plus proche, n'a pas fini de défier notre aveugle modernité.
    J.-J.P.

empty